Doit-on fuir le Japon ?

Cet article est publié sur le blog car c’est avant tout un avis et un ressenti personnel que j’exprimerais.

Depuis la catastrophe du 11 mars dernier au Japon, la France à conseillé à ses ressortissants d’annuler tout voyage au Japon et si vous y étiez présent, à fait le nécessaire pour rapatrier ses sujets. Si nous pouvons comprendre certaines craintes, la psychose affichée par les médias est loin d’être une réalité. Lassé par des informations alarmistes données par des journalistes qui ont pour la plupart déserté le pays, nous avons décidé, Philippe et moi-même, de nous rendre au Japon. Le plus dur dans cette décision était de faire face au flot de remarques sur notre mort prochaine et l’inquiétude des proches. Tous les arguments nous ont été donné pour que l’on ne s’y rende pas, mais dans un moment comme celui-ci, il était pourtant important pour moi de montrer au Japon mon soutien en étant sur place.

Nous étions donc deux personnes de Total Manga à débarquer au Japon ce samedi 19 mars à 6h55 heure locale. Les deux seuls Français, et deux des trois Européens sur place, avec une écrivaine et journaliste. Au moins nous n’aurons pas eu à faire la queue à l’aéroport d’Haneda dans la file des étrangers. Sans capsule d’iode (elles ont de toute façon été dévalisées par les parisiens restant sur place…), sans combinaison anti-radioactivité, nous avons foulé le sol de Tôkyô. Avant d’aller plus loin sur cette partie, je vais vous indiquer ce qui m’a permis de me rendre là-bas l’esprit serein, et ce qui a pu m’exaspérer au plus haut point, de mon statut de témoin passif.

S’informer est essentiel

En premier lieu, le suivi de l’information a été un point clé. Depuis la catastrophe de mardi dernier, j’ai suivi de nombreux fils d’informations. Que ce soit le très bon direct de six jours du site Le Monde, les informations du New York Times, les chaînes NHK World, iTélé ou BFM (j’ai vite abandonné ces deux dernières…) et de nombreuses autres sources indépendantes. J’ai aussi suivi la radioactivité de Tokyo en suivant en permanence un compteur Geiger installé sur place. J’ai très peu dormi cette semaine, préoccupé par l’envie de rester informé de ce qui se passait. L’information clé pour moi a été celle de ce scientifique parue dans le Business Insider : non, ce n’est pas Tchernobyl et non, ce ne sera jamais Tchernobyl, et Tôkyô ne risque pas grand chose. À mille lieues des prédictions catastrophiques de nombreux autres médias n’attendant qu’une chose, tels des rapaces, l’explosion de la centrale. Twitter aussi est une excellente source d’information. Cela m’a permis de recueillir les témoignages de nombreuses personnes sur place, contrepoids des alertes des ambassades françaises et d’autres pays dans le monde. Contrepoids aussi des témoignages de Français paniqués qui ont découvert que oui, le Japon est une zone sismique et que ça peut être dangereux…

Au pays de la récupération politique

En fait, le plus gênant dans toute cette affaire, c’est que notre pays protège tellement bien ses intérêts qu’il oublie son devoir de solidarité. Notre voyage au Japon, le premier à devoir le faire aurait du être notre Président. C’est le devoir d’un Président de montrer la voie à suivre à son peuple, en se rendant sur place pour assurer de son soutien aux populations, en allant voir les sinistrés et non en se planquant et en annonçant en substance “Je viendrais au Japon, si le gouvernement Japonais le veut bien, à l’occasion quand ça se sera tassé, pour montrer mon soutien”. Circonstance atténuante pour lui, la situation en Lybie qui mérite aussi de l’attention car là-bas, des gens meurent de la bêtise humaine, et non par une catastrophe naturelle.

Pour le reste de la classe politique, alors que le Japon vit une tragédie pour une partie de sa population, on se demande si nos centrales françaises ne vont pas péter au prochain séisme en France… Il aura fallu six jours avant que ne soient envoyés au Japon des moyens de lutter contre le réchauffement des combustibles des centrales. Pendant ce temps, nos politiques organisaient des débats sur le nucléaire qui, bien que nécessaires, ne sont sûrement pas à deux semaines ni même à un mois près en France. Mais la récupération politique est un métier en soi qui nécessite de jouer sur les peurs actuelles.

Pourquoi donner au Japon, ils sont plus fort que nous !?

Et pendant ce temps ? Seuls des appels au don individuels ont lieu, des groupes de soutien se créent, mais le relais dans les médias n’en a que faire. Au Japon, c’est l’apocalypse et tous les Japonais fuient Tôkyô et se protègent contre la radioactivité. Ah non en fait, ça ne concerne qu’une petite partie de Tôkyôïtes et une grande partie d’étrangers.

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs : même dans le pire des cas à Fukushima, Tôkyô est hors de portée de risques de complication majeur. Non, le gouvernement ne complote pas en n’envoyant pas les habitants de Tôkyô hors de la capitale, et je vous le demande : comment évacuez-vous 40 millions d’habitants ? Alors que, je vous le rappelle, vous avez des centaines de milliers de réfugiés qui ont tout perdu à vous occuper. Arrêtons le sensationnalisme deux secondes, restons réalistes. Et de toute façon, pour quoi faire ?

Aujourd’hui, le problème du Japon est concentré dans sa zone Nord-Est. C’est dans cette zone qu’il y a vraiment un problème, et ce problème ne se résout pas en fuyant le Japon, il se résout en aidant. En France, il y a quelques jours, nous chiffrions à moins de 300K€ le nombre de dons pour le Japon. Pourquoi si peu de dons ? Parce que le Japon est un pays riche, ils n’ont pas besoin de dons… Cette raison que j’ai maintes fois entendue est juste dingue : on vous parle pas de donner aux gens qui vont bien, qui travaillent et autre, mais de donner pour aider à sauver les vies de nombreuses personnes délogées, peut-être encore sous les décombres, il y a des milliers de familles qui se retrouvent sans logement et ça, oui, ça coûte cher ! Et même un pays riche doit supporter un tel investissement, les conséquences de cette catastrophes se chiffrent à plus de 100 milliards de dollars. Je ne demande pas aux Français de lever 20 millions, non, mais qu’un pays comme le nôtre n’arrive pas à lever 1 million d’euros au moins pour porter secours à des gens qui en ont réellement besoin, c’est triste. Si, à tout hasard, l’ensemble des joueurs de foot français de haut niveau reversaient même 50% de leur salaire mensuel pour cette catastrophe, on dépasserait de loin le million.

Pendant que les gens souffrent, ont froid et ont faim dans le Nord-Est du Japon, nous, on investit dans des capsules d’iode, ou on se donne bonne conscience en se disant “de toute façon, ils sont riches, puis bon ils se sont pris deux bombes atomiques et sont devenus ensuite la deuxième nation du monde, donc ils n’ont pas besoin de notre aide”. Un espèce de racisme se dégage de ces considérations, et une totale absence de réaction humaine. Aussi déplorable que le jeu des traders depuis le début de l’incident, mais là c’est encore un autre débat…

Life goes on!

De l’autre côté du miroir, à Tôkyô, zone d’apocalypse, les gens vivent. De son sommet ensoleillé, le mont Fuji est plein de grâce, voir ce monument dès l’arrivée au Japon vous inspire un sentiment de paix, de sérénité. À l’aéroport, pas de trace d’exode massive, même sur les vols intérieurs pour “fuir” Tôkyô, l’affluence est normale. Le matin, les rues sont vides. Nous avions la tentation de prendre des images pour faire un reportage sensationnel en montrant les rues d’Akihabara désertes et les magasins fermés, ça aurait fait de belles images pour la télé française. Il suffisait de dire que c’était au beau milieu de l’après midi et non à 8h du matin !

Mais non, à Asakusa, zone plutôt touristique, tout est ouvert, du monde se bouscule, dans les allées mais les boutiques de souvenir vendent moins, à vue d’oeil, la plupart sont des habitants de la ville et quelques uns sont ici en vacances en provenance d’autres villes. Niveau occidentaux, à part nous deux, nous croisions un jeune couple, puis trois journalistes. À Shibuya, le choc principal vient des deux écrans géants du carrefour, complètement éteints pour préserver l’électricité. Au-delà de ça, les rues sont bondées de monde, les magasins sont ouverts, même s’ils font quelques concessions sur l’éclairage, la vie suit son cours.

On nous parlait il y a quelques jours de la pénurie d’aliments à Tôkyô, avec des magasins dévalisés dès l’ouverture. Si de telles scènes pouvaient se produire dans les villes proches des zones sinistrées, impossible de dire que c’est le cas à Tôkyô. Nous avons visité plusieurs supermarchés, et à part sur quelques produits (lait et oeufs), le reste est loin d’être en rupture de stock. De quoi nous faire sourire quand nous recevons des textos d’amis en France nous demandant si nous avons de quoi manger.

Au-delà de l’attention que tout le monde porte au Japon quant à l’économie de l’électricité, il y a aussi une forte mobilisation sur place pour la quête de dons. Ainsi à Shibuya, des artistes sont venus chanter, des groupes de chanteurs ou de danseurs pullulaient avec des panneaux demandant de l’argent pour les sinistrés, plusieurs étudiants étaient sur place en demandant aux habitants de Tôkyô d’aider les Japonais du Nord-Est, avec les larmes aux yeux. Cette solidarité était touchante, émouvante.

Japon, je ne te fuirais pas !

On en vient (oui, beaucoup de digressions, mais c’était nécessaire) au sujet principal de ce post : faut-il fuir le Japon ? Faut-il annuler votre vol prévu dans une semaine, un mois, deux mois ? La réponse est non.

Les Japonais que nous croisions aujourd’hui au Japon donnent la meilleure des réponses. Il faut continuer de vivre, de travailler, de s’amuser, le Japon DOIT continuer de tourner, c’est nécessaire pour ne pas avoir à s’engluer dans une crise économique sans précédent, surtout que ce ne sont pas les traders qui donneront un coup de pouce à l’économie du pays. En restant au Japon, en y voyageant pour faire du tourisme, vous contribuez vous aussi à la dynamique économique du pays, et cette dynamique est essentielle aussi, au vu du travail de reconstruction à faire dans les zones atteintes. Tôkyô va bien, à part la partie sinistrée du Japon, oui, le pays va bien et vous ne devriez pas abandonner cette occasion d’aider, ils ont besoin de vous. Si vous aimez ce pays, c’est aussi maintenant que vous vous devez d’être là pour lui. Si vous avez peur d’y voyager à cause des risques sismiques, vous n’y viendrez de toute façon jamais, ce n’est pas cette catastrophe qui a changé le Japon. Le Japon est ainsi depuis toujours, et vous seriez au mieux naïfs, au pire ignorants si vous ne le saviez pas.

Moi, je reste admiratif de ce peuple qui sait rester fort malgré les tragédies. Je suis admiratif de ces hommes, qui se portent volontaires pour réussir à arrêter les dégâts à Fukushima, alors qu’ils étaient retraités. J’avais pu lire un article sur les Français qui s’inquiétaient de la santé des hommes de Tepco travaillant à Fukushima, certains trouvant ça anormal qu’on les laisse prendre de tels risques, alors que ces hommes se battent avant tout avec la volonté de protéger les autres, parce qu’ils savent qu’ils sont seuls à pouvoir faire ce travail. Aujourd’hui, sur place, je me battrais aussi à mon échelle pour aider la population, en me joignant aux quêtes pour récolter des fonds, et si tout est ok, nous nous joindrons à une équipe d’aide aux sinistrés. Nous vous ramènerons des images de ce voyage, avec lesquelles nous espérons montrer à tous de plus belles choses que le pessimisme ambiant mis en valeur ici, tel un ballet macabre.

Je pense que beaucoup de français qui ont quitté le pays pourront avoir des regrets. Nombre d’entre eux l’ont fait avant tout sous la pression de leurs proches hors du Japon. Pour le reste, ils sont restés, quitte à bouger dans le sud, “au cas où”, mais ne cédant pas non plus à la panique. Plusieurs Japonais nous ont témoigné de la reconnaissance pour être venus au Japon alors que tout le monde le fuit, les Japonais ne sont pas demandeurs d’aide, mais ça ne les empêche pas de l’apprécier. Je m’arrête là pour aujourd’hui, j’espère avoir convaincu certains d’entre vous, pour les autres, dommage.

Ah oui, on a subi trois tremblements de terre depuis notre arrivée. On en a ressenti aucun, pour des intensités allant jusqu’à 5 sur l’échelle de Richter. Donc si vous avez peur des secousses, sachez que pour vraiment les sentir il faudra qu’elles soient d’au moins 6 sur cette même échelle. Pour nos proches qui s’inquiètent, nous sommes sûrement bien plus sereins depuis que nous sommes ici. Et comme je le dis souvent, maintenant que je suis sur place, il ne peut plus rien leur arriver, c’est à Paris d’avoir peur ! :)

Jean-Marc


P.S. : Je pensais que l’article du Business Insider se suffirait à lui même, mais certains estiment que je n’ai pas suffisamment parler de la radioactivité. Voici donc quelques informations pour vous montrer qu’à Tôkyô (je ne parle pas de Fukushima et sa région), les risques radioactifs sont plutôt surestimés. 

- Le taux de rayonnement radioactif actuel à Tôkyô est “anormalement élevé”, et son taux est de 0,045µSv. Le taux normal à Paris est actuellement de 0,077µSv par heure… (source, le journal indépendant Yomiuri Shimbun)

- Un vol Paris-New York aller-retour c’est 9,5µSv par heure.

- Fumer un paquet de cigarettes par semaine représente la limite annuelle d’exposition aux radiations en France.

Des particules de radioactivité ont été décelées récemment dans l’eau qui pouvait circuler dans les robinets, mais les doses ne sont pas dangereuses pour la santé humaine. Évidemment, les denrées provenant de la région de Fukushima présentent de bien plus forts taux de radiation et elles seront détruites et non commercialisées.

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